Sortie documentaire : “Vichy, la mémoire empoisonnée”

Jeudi soir, les étudiants de l’OP MACC s’étaient donnés rendez-vous à la librairie Ombres Blanches pour assister à la projection du documentaire de Michaël Prazan « Vichy, la mémoire empoisonnée », à l’occasion de sa sortie en DVD et en présence de son distributeur Vincent Gazaigne, de la société Talweg productions. Haut lieu de la vie culturelle toulousaine depuis sa création en 1975 et établissement référence de l’agglomération pour les amateurs de littérature, la librairie indépendante accueille régulièrement des débats et projection sur des thématiques variées.

Un documentaire exploratoire

On est vite aspiré par l’histoire que le documentaire se propose de raconter. Cette histoire, c’est celle de la perception du régime de Vichy dans l’imaginaire collectif et politique depuis la fin de la guerre. Cette histoire, c’est avant tout un fil conducteur devant permettre au spectateur de décrypter le réel propos du réalisateur. Michaël Prazan tente ici de saisir la place et la forme actuelle de la mémoire de Vichy dans notre société, et son récit est une exploration dans laquelle chaque péripétie dessine un peu plus les contours de cette mémoire. C’est d’ailleurs pour bien préciser son intention que son film débute sur un discours de François Hollande. La suite n’est qu’un flashback géant qui nous ramènera finalement au point de départ avec une nouvelle grille de lecture, donnant une autre résonance à ce discours qui nous était apparu si quelconque au début du film.

Une théorie de la mémoire

En prenant pour cadre la période du régime de Vichy, Michaël Prazan signe malgré tout un film universel sur la mémoire et ses mécanismes. Les « petites » histoires de ce film, de la schizophrénie de la classe politique française d’après guerre au combat de Serge Klarsfeld pour la justice, illustrent chacune une réaction, un mécanisme et même une symbolique qui se reproduit presque à l’identique dans chaque société touchée par ce genre de drame. Plus qu’une simple étude de cas, l’oeuvre de Prazan est une tentative de théorisation sur la formation de la mémoire collective post-traumatique. Elle interroge chacun d’entre nous sur sa propre mémoire, non seulement du régime de Vichy, mais de n’importe quel traumatisme politique d’envergure, et ne parle donc pas à tous de la même façon. Comment notre génération, première de l’histoire abritée de toute crise politique majeure et qui n’a connu que l’époque de la reconnaissance officielle du rôle de la France dans les crimes perpétrés par le régime de Vichy, va t-elle recevoir ce film, qui fera office de catharsis pour ses aînés encore traumatisés par le déchaînement de passions qui s’abattit sur l’après Vichy ?

Une autre Histoire

L’autre force du film, et son principal atout auprès du grand public, c’est qu’il raconte une histoire que l’on a tous entendu mais que très peu d’entre nous connaissent. De nombreux épisodes symboliques de notre histoire sont mentionnés, de la rafle du Vel d’Hiv à l’arrivée sur la scène politique d’un certain Jean-Marie Le Pen en passant par les procès des personnages emblématiques de la collaboration comme Maurice Papon ou Paul Touvier. Leur mise en perspective tisse une toile dont la force et la cohérence finissent par exploser aux yeux du spectateur. Ces épisodes nous sont toujours présentés d’une manière nouvelle, comme si le réalisateur s’était imposé de raconter différemment cette histoire sur laquelle nous pensions avoir tout entendu. A ce titre, le rôle des intervenants, commentant parfois leur propre histoire, est le garant de cette vision qui sous-tend le documentaire.

Une mémoire qui ne devient pas « nôtre »

Finalement, on pourrait reprocher à cette oeuvre sa mise à l’écart de la société civile, inconvénient majeur pour un film qui prétend explorer la mémoire collective. Même si certains de ses représentants les plus illustres, tel que Serge Klarsfeld, apparaissent dans le documentaire, il est ici question de personnages qui sont justement sortis de la masse de cette société pour intégrer une forme d’extraordinarité parfois éloignée des préoccupations de certains. En plaçant Serge Klarsfeld dans son oeuvre aux cotés d’hommes politiques et d’historiens, Prazan ne fait que donner l’impression que celui-ci n’est plus qu’un lointain « représentant » de la société civile. L’absence de propos sur la mémoire du régime de Vichy chez le « peuple » laisse donc la désagréable  sensation que le film explore plus la manière dont des groupes d’influence ont voulu façonner la mémoire collective plus que les soubresauts et les passions de celle-ci.

Du choix de ce que l’on montre

Un débat entre le réalisateur Michaël Prazan et l’historien Pierre Laborie, arbitrée par l’historien Olivier Loubes, ainsi qu’une courte séance de questions réponses ont suivi la projection. Pierre Laborie s’est attardé sur quelques précisions historiques, ce qui a naturellement orienté le débat sur la simplification historique, inhérente au genre documentaire. Cet écueil inévitable afin de rendre l’oeuvre finale accessible est aussi la première source de subjectivité, presque inconsciente. Dans son film, Michaël Prazan assume totalement celle-ci et la revendique puisqu’il s’est également expliqué sur sa « vision », son « point de vue ».

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